« Se dire bouddhiste… »

Mélissa s’était levée.
Une heure de pratique rocambolesque, où les vingt premières minutes lui semblèrent être une journée et les vingt dernières filèrent comme quelques secondes.

Elle avait pris plus de temps que ces paires à se relever, à ranger ses affaires, à se rechausser. Lorsqu’elle parvint à l’entrée du dojo, celle-ci était infranchissable. Les pratiquants étaient amassés dans l’embouchure, obligeant Mélissa à attendre.
La pratique encore chaude lui garantit la tranquillité d’esprit. Un léger sourire aux lèvres, elle ne chercha pas à se faufiler, et n’eut nullement la volonté de forcer son corps au travers de l’amas d’épaules, de têtes et de bras.
Dans l’attente, elle entendit les paroles suivantes, prononcées d’un ton péremptoire par Antoine, l’un des pratiquants dans la force de l’âge, contre qui personne généralement n’osait frotter ses arguments tant il était érudit de la chose religieuse, tant il avait la verve et le verbe hauts :

-« C’est impossible ! Si tu dis ça, si tu penses ça, tu ne peux pas te dire bouddhiste…
Je te l’affirme, je suis bouddhiste, et ce que tu dis n’a rien à voir avec notre tradition
Être bouddhiste, c’est avant tout…. »

Ainsi réprimandé par le collectif, Michel, pratiquant silencieux et assez introverti pour être le récipiendaire passif de cette saillie identitaire, semblait se décomposer. Aux mots d’Antoine, son regard s’éloigna, laissant déjà pointer l’interrogation sur son habitude de venir méditer au sein de ce groupe…

Mélissa le perçut avec acuité.
La vitesse avec laquelle Michel traversait la communauté du regard, la façon qu’il eut d’ancrer la pointe de ses yeux au delà des mots, des gestes, des acquiescements soumis, ignorants et des postures d’enfants cruels, fut un enseignement puissant qu’elle ne s’attendait pas à recevoir au sortir de l’assise.
Comme souvent, il lui fallut quelques temps pour que celui ci se révèle clairement à elle et déroule son potentiel de compassion.

Ainsi, en entrant dans la chambre où elle habitait, elle saisit le zafu, s’assit en lotus les yeux clos et laissa les effluves s’exprimer.
En une page, elle en recueillit l’essence afin de l’adresser au maître :


« Pourquoi est-il si important, aux yeux de certains, de se dire bouddhiste ?
Revendiquer l’appartenance, porter l’écusson…
Et après ?
N’est-ce pas problématique qu’il soit si important de « se dire bouddhiste » ?
Est-ce là le seul enjeu, la seule perspective, l’alpha et l’oméga de tout chemin ?
Ne tombe-t-on pas dans les filets des logiques d’identifications classiques, pour lesquelles nous regorgeons d’exemples dans la vie ‘civile’ ?
A quoi cela sert-il, au final, de « se dire bouddhiste » ?
C’est une déclaration politique, à n’en pas douter,
Patienter, subir, se voir piégé, une fois encore, enroulé dans les drapeaux que l’on brandit.

Se dire bouddhiste, c’est faire la guerre.
Dans sa version la plus insidieuse, celle-ci se déclare au niveau intérieur.
Lorsque je me déclare en tant que bouddhiste, chrétien, juif ou autre, je délimite ma sphère intérieure. Ce faisant, je me sépare je me mets à part.

On pourra toujours objecter qu’il s’agit là de conventions fonctionnelles afin d’identifier, de rassembler les pratiques par familles conceptuelles et/ou origines historiques.
Observons plutôt ce qui se met en branle lorsque nous nous affirmons comme tel.
Si je ferme un instant les yeux et écoute ce qui se passe alors que j’insiste sur mon appartenance à la tradition qui me traverse :

A partir de l’instant où je revendique, oralement ou intimement, l’appartenance à tel ou tel courant, je pénètre de mon plein gré entre les barrières de sécurité placées pour mieux contenir et gérer les foules. Alors que j’y avance, il m’est impossible de reculer.
En effet, je suis déjà doucement galvanisé par les premiers effets de cet instinct grégaire que je viens de flatter en me déclarant ainsi. Me voilà avec un ordre de mission clair : défendre cette appartenance.

Je progresse ainsi le long de ces barrières et pénètre le tunnel aspirant, débouchant sur l’arène. Bêtement satisfait, je peux commencer à me battre contre les ressortissants des couloirs d’en face ou adjacents.
Je peux même, si je manque de répondant de leurs parts, me retourner et défendre ma position au sein même du couloir que j’occupe, contre celui qui voudra se tenir comme ceci, ou celui qui voudra marcher comme cela. Je tance ou je fulmine contre celui qui voudra parler comme ceci, s’habiller comme cela.

Franck Joseph


©FJ Dec 2018

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7 réflexions sur « « Se dire bouddhiste… » »

  1. Je sais Franck! Et j’apprécie beaucoup cela dans tes écrits. Simplement la justesse de ton propos m’a renvoyé à la réalité subie.
    Et même si de ton côté tu n’avais pas la volonté d’aller dans la direction dans laquelle le propos m’a propulsé, il y a eu, dans mon esprit, au sortir d’une méditation, ce flash, qui m’a amené précisément là ou je me suis retrouvé.
    Ce qui a donné lieu à ma réponse, laquelle c’est plus imposée à moi que ce qu’elle a été choisie.
    Au plaisir

    1. Re bonjour, Yoginours,
      Merci pour ce témoignage….
      C’est vrai qu’une fois les mots posés, ils sont livrés à chacun et se déploient différemment ici ou là.
      Je suis souvent le premier surpris de la façon dont ils résonnent chez les autres. C’est très enrichissant.

      A bientôt !
      f

    2. J’en profite pour me laisser aller à un petit ajout, sans lien direct avec la conversation ci dessus
      ….
      « Se dire bouddhiste »…
      toute la société nous pousse dans ce piège : celui de « nous dire ».
      Ce n’est pas parce qu’on met un courant spirituel en objet que cela change quelque chose.
      N’en déplaise aux vendeurs du temple ou aux adeptes des périphéries verbeuses ou démonstratives.
      Chacun peut s’interroger, au travers de son quotidien, sur ce qui le pousse à toujours « se dire »…et peut être constater que cela est sans fin.

  2. Et c’est ainsi, que des personnes censées être imprégnées de la philosophie de Bouddha ont pu couvrir, favoriser ou encore se taire lors du massacre et de l’exode forcé des Rhoingyas. Ou encore, faire condamner un patron de pub à 2 ans de travaux forcés pour une utilisation commerciale d’une image de Bouddha dans les cadre de la St Patrick en Birmanie!! En faisant cela est-on Bouddhiste ou Dogmatiste??? Merci de rappeler que lorsque l’on rentre dans la voie de l’appartenance, on peut très vite rentrer en guerre……

    1. Bonjour yoginours,
      Vous allez bien plus loin que moi dans ces interprétations concrètes…
      Mon propos était de décrire ces tendances qui nous habitent tous dans des proportions variables…
      Se dire bouddhiste,ou quoi que ce soit, ne saurait être un enjeu…

      À bientôt
      Franck

      1. Certes pas un enjeu, seulement une plaie lorsque l’on rentre dans le dogme. A un moment il faut sortir de la beauté pure du principe et regarder ce qu’en fait l’humanité. En cela, je reprenais ton propos je cite: »se dire bouddhiste, c’est faire la guerre ». Alors une guerre n’est pas un enjeu, certes, mais faire la guerre c’est toujours à l’autre. Parce qu’il n’a pas le même dieu, parce qu’il n’a pas la même couleur,ou tout autre motif. Et cela commence toujours par une barrière. la même dont tu parlais dans ton article. alors oui, ton propos était de décrire une tendance. Mais il ne faut jamais oublier que cela commence par une simple barrière, et peut finir par la Shoah. A bientôt

      2. Oui.
        Ce que je cherche à initier est la présence lors de l’apparition de ces crispations.
        Sinon, effectivement la tendance peut être à la base de manifestations très violentes.
        Cependant, en tant que telles, elles ne sont pas mon objet,
        Qui est l’invitation à reconnaître…
        À bientôt
        F

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