Idées Tatouées

Note préliminaire (désamorçage de polémiques, de « oui mais… » et de « attends un peu… »):

Ce n’est pas le tatouage que nous incriminons ici pour ce qu’il peut être. Nous l’utilisons à la fois pour ce qu’il représente ainsi que pour les vertus harmoniques de la profondeur symbolique propre à la démarche du tatoué.
Tatoué, répétons-le au risque de nous appesantir un peu plus, contre lequel nous n’avons rien de personnel du fait de ses tatouages.


Le tatouage est vraiment l’expression la plus représentative du travers de la condition d’être humain.
C’est pour son pouvoir évocateur que nous nous en saisissons ici

L’illusion de croire qu’une grosse partie de ce que je suis, puisse être figée sur un bras ou une fesse…
Plus simplement, que ce que je suis puisse être figé.

Et si vraiment les tatoués s’adonnent à cette projection photographique de leur personnalité, comment peuvent-ils prétendre qu’ils le ‘font pour eux-mêmes’, quand ils pavanent ainsi tel un panneau publicitaire doté de mobilité?

Preuve en est de la futilité profonde de cette illusion, qu’à l’ordre du jour des informations quotidiennes radiophoniques,  trouve sa place le point suivant–impulsion à l’article ici déroulé :
« Quelles sont les différentes techniques et technologies utilisables lorsqu’on est lassé ou non satisfait de son tatouage? »

En effet, au cœur de l’action du tatoué, se trouve la croyance selon laquelle une fois figée la forme dont il pense qu’elle le représente au mieux, elle deviendra soutenable, pérenne…
La seule présence de cette thématique d’émission suffit à faire vaciller cette croyance.
Principe de réalité, quand tu nous frappes.

Cette démarche qui consiste à s’imprimer sur la peau, est similaire à dessiner soi-même la branche sur laquelle on est assise, tout en étant plus ou moins conscient qu’ il s’agit bien d’un dessin, et non d’une branche.

Le mode de la fixation sous-cutanée est vraiment similaire à celle qui consiste à porter des t-shirts avec des phrases ou des sigles censés illustrer au mieux celui que nous voulons présenter au monde.
A la différence près qu’on peut changer de t-shirt.

Cette simple possibilité illustre une plasticité beaucoup plus grande de celui qui opte pour ce choix en comparaison de celui qui, en se figeant sous la peau les gouttelettes d’encre, correspondrait ainsi à ne porter toute sa vie qu’un seul t-shirt avec une phrase adolescente.
Cadre sup’ à 50 ans, mal à l’aise en repas d’affaires car affichant au poitrail une phrase punk bon marché, un slogan Rock dépassé, un sigle énigmatique qu’il préfère prétendre mal déchiffrer plutôt que d’en assumer le sens subversif réel au regard de son contexte de notable.

Le tatouage et sa logique vont bien au delà de la peau. Cette pigmentation farfelue est bien la moins conséquente des fixations illusoires dont nous pouvons être le support…et qui constitue le propos de ces pages.
C’est en dématérialisant le tatouage cutané que j’amplifie son pouvoir de crispation– et par la même, aggrave mon cas.

Opinions, points de vues, idées et considérations diverses sont autant de tatouages en esprit. Pour des raisons d’affirmations immatures, ils intègrent les couches plus ou moins profondes de notre épiderme psycho-spirituel.
Leur encre se diffuse et infecte la pureté de notre nature.

(Notre nature étant pure par nature, son infection par les idées du temps n’est pas si grave à l’échelle du temps qui ne se gravit pas. Ni le risque important au regard de l’espace qui ne se perçoit pas).

Dans le monde affairé, pourtant, ces tatouages identitaires, contribuent certainement à polluer l’atmosphère. Car la guerre fait rage et les réflexes tribaux qu’on arbore avec légèreté sur le haut de l’épaule, font ici surface sous la forme d’opinions et d’idées, avec une véhémence accrue.
Une fois le décor idéologique planté, l’affaire n’est pas close. Elle ne fait que commencer.
Ce territoire de croyances, réelles ou simulées pour les besoins grégaires, il faudra bien le défendre.

Dans nos sociétés de salons, le débat d’idées, la prise de positions sont souvent soulignés pour la fonction de piliers de nos systèmes, que ces occupations remplissent par ailleurs très bien.
Comment se fait-il alors, qu’à longueur de débats télévisés, aucun intervenant ne soit amené concrètement à changer d’avis? Comment le sport du débat peut être aussi fondamentalement important et aussi inefficace à la fois?

Il semble ici qu’il soit beaucoup plus rapide de se débarrasser de tatouages calligraphiés dans le style esthétique d’une culture que l’on comprend mal (langue orientale, termes latins, …) et où, littéralement, l’impact sur notre structure ne se produira qu’en surface…que de poncer les couches successives de convictions qu’un temps d’angoisses et d’identifications a laissé sédimenter.

L’individu s’y barricade et tout effondrement porte en lui la potentialité d’un ébranlement psychique.
Pourtant, ces opinions politiques, ces prises de positions publiques ou intimes relèvent souvent bien plus du petit arrangement avec soi-même que d’un noble engagement, d’une esthétique architecturale de nos édifices intérieurs.
En d’autres termes, ce que nous croyons, nous le croyons parce que ça nous arrange bien.
Socialement, ou du fait de notre système de représentation, ces opinions et autres positionnements sont valorisants.

La discrimination dont nous usons  pour recevoir le monde agit telle une spatule visant à étaler le ciment encore mou et malléable des événements qui se produisent autour de nous.
Elles distribuent ces événements par une démarche sélective et ventile, selon les différents coffrages (opinions)  en place, ce ciment qui les emplira et deviendra compact.

Le laser, seul capable de disloquer ces blocs d’idées, est celui de la vision profonde, qui perçoit le pouvoir d’obstruction que  les agrégats ont sur la lumière du soleil.
Par leur accumulation, les pluies du monde ne peuvent plus ruisseler et pénétrer la terre.
C’est alors que l’on voit les inondations se multiplier et leur ampleur décupler, comme autant de croyants qui hurlent leurs convictions.
(Pour cette raison également que, paradoxalement, celui qu’on entend le plus fort est souvent le moins convaincu. Il est le premier destinataire, et le plus dubitatif, de ses argumentations…L’eau du monde n’abreuve plus son être intérieur. Asséché, il hurle d’autant plus fort.)

Sur les plateaux de télévisions, chacun assène son opinion, dans le cadre velouté des rires préprogrammés.
Autour de nous, les ‘moi je pense que’ font face aux ‘moi je pense que’.
Les canons sont en place et se visent l’un l’autre. Seule une trêve publicitaire, permettra d’évacuer les blessés d’orgueil.

Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie d’un monde froid ou de fantasmer l’inutilité des opinions et des croyances qui font la sève des discussions, mais de remettre de l’huile fluidifiante dans les rouages qui ont mené, telle ou telle personne, à s’agripper avec tension à ses blocs de ciments, jusqu’à se voir totalement immobilisé par les coffrages alentour.

Le souhait que je nourris est que nous puissions voir au delà des opinions et réaliser qu’ils ne nous définissent pas.

Tout au plus, ils vivent en nous un certains temps et nous sommes leurs hôtes.
Souvent grossiers et pétris d’une malsaine confiance, ils finissent par nous persuader que ce sont nous qui habitons chez eux.

Impressionnés par tant de convictions, encore naïfs et pleutres, nous en venons à nous mettre à leur service.

Il appartient à chacun de sonder son cellier et d’y voir les blocs de ciments qui s’y sont rangés. En s’approchant et en observant leur structure, ils n’ont souvent du ciment que l’apparence.

Il est possible que certains de ceux qui semblaient les plus lourds à déplacer, de ceux qui empêchent le passage, à la faveur d’une douce pluie, s’émiettent puis disparaissent, avec la facilité d’une décalcomanie enfantine posée sur un poignet qui s’écoule avec l’eau du bain.

Franck

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2 réflexions sur « Idées Tatouées »

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