L’Autre Joue

(Version Audio Commentée ici)

-« Tiens, tu as reçu une lettre. C’est le notaire du voisin: il veut pouvoir passer dans le jardin…En fait, il dit que c’est chez lui, que c’était déjà comme ça avant qu’on arrive…. »

-Quoi? Mais il est pas bien!?…

Ainsi va la vie, ainsi elle coule
Au tout-à-l’égout du temps perdu.

C’est le vent de mer, la fameuse tempête qui sifflait dans le fond, 
La voilà maintenant qui menace de raser ta maison.

Lorsque le réflexe de défense me saisit au collet à peine le pas de porte franchi, la nécessité de marquer les limites de son territoire s’impose à moi.
La ligne de frontière vient d’être à nouveau défiée et l’urgence de réaffirmer les contours de ma personnalité commence à claironner. L’agitation intérieure grogne et la fébrilité identitaire règne. Tous en ordre de bataille. Ça va pas être beau à voir.

Rappeler les limites, et guetter aux frontières.
En uniforme et derrière la barrière de ce que je conçois être mon identité statique, il me faut à nouveau monter la garde.
Grimper aux miradors de l’anticipation pour s’assurer que les heures, les jours et les mois à venir se dérouleront bien comme je l’avais naïvement visualisé depuis le fond  de mon poste de ‘contrôle‘.

Faire un trait à la craie

Si les problèmes montrent le bout de leurs vêtements pourpres, si un seul casque à pointe de la patrouille des embrouilles scintille au soleil, je pourrais alors fomenter une stratégie quelconque pour les neutraliser en amont, avant qu’ils ne cherchent à défier la limite de mes identifications. Ou mieux, et plus radical, je pourrais les abattre à distance.
Et tant pis s’il s’agit simplement du reflet du soleil dans un jeu d’enfant.

A peine ai-je passé le chambranle de la porte que les conflits des autres, s’échinent à me tracter dans leur course folle– et que je me laisse happer dans le sillon, tant leur passage génère un inépuisable appel d’air.
Le vent est grisant. Connaissez-vous l’ivresse de la bise, juste avant la bataille?

Les procédures auxquelles il faut s’opposer pour garantir l’intégrité de son clan,
Les tentatives d’instrumentalisation d’autrui pour parvenir à ses fins,
Les injonctions à faire,
Les réprimandes pour avoir fait,
Les rappels à ne pas faire,
Les blâmes pour n’avoir pas fait…

Et voilà de quoi se lâcher, enfin matière à se fâcher…
Comme on appuie sur la peau pour voir le sang passer, on pousse sur les colères pour voir si l’on vit encore.
La fureur, parfois est tout ce qui maintient les gens en vie.
Attention alors à l’amputer doucement.

Ai-je le choix de ne pas me laisser happer dans les spirales conflictuelles?
Non. De la démarche d’honnêteté qui motive ce constat, naît un aveu de faiblesse.
Eh bien, oui. Ces lignes sont le journal officiel d’un laboratoire à ciel ouvert.
Pas un forum pour super-héros en manque d’exposition médiatique.

La violence des vents est telle qu’elle me soulève du sol. Les remous  dans l’océan de l’existence me font perdre pied.
Je le répète: ce n’est pas une piscine à vague pour centre aéré.

Cependant, j’ai le choix, une fois ballotté par les bourrasques, d’ouvrir les yeux.
Je vois alors clairement à quel point ces fracassantes envolées  me remplissent de colère, d’anxiété et me rendent incapable d’agir vraiment sereinement.

Egalement, comment nier le filet de plaisir qui s’insinue dans ces expériences d’implication dans le conflit…L’opportunité de prouver « qui l’on est » s’offre à nous dans ces situations.
Et, puisque nous n’avons généralement pas la moindre idée de qui nous sommes, nous  mettrons d’autant plus de vigueur à affirmer ce que nous pensons (devoir) être dans ces situations. Une logique de surcompensation permet alors au conflit d’escalader la pente perverse de l’agressivité.
Les chiens sont lâchés.

C’est bien le plaisir, aussi étonnant que cela puisse paraître, qui alimente le feu des dynamiques conflictuelles.
Cela, tristement, me fait du bien: j’ai la possibilité de me percevoir comme « celui qui ne va pas se laisser faire ».
Chez l’humain, homme ou femme, cette tendance virile à « montrer de quel bois on est fait » est une réalité totalement épuisante.
Une fois tous les combattants au sol ou en désertion, nous voilà encore au milieu des plaines, démembrés à hurler:
–  « S’il ne doit en rester qu’un, je serai celui-là ».

C’est cette volonté d’affirmation qui enclenche pourtant les phénomènes de dérapage lors des conflits. Elle est propice au renforcement, au durcissement des positions.
Les egos se figent, les murs aux frontières s’érigent, se renforcent, s’équipent de caméras, les effectifs se multiplient. Tout est mûr pour une bonne guerre.

Jamais, de mémoire de garde barrière, n’a-t-on vu les nations battues reconnaître leur erreur. Jamais la partie défaite n’accepte l’autre comme sincèrement dépositaire du bon droit et de la vertu. Le vaincu nourrit en profondeur une haine sauvage contre son détracteur. Le mea culpa de façade, cache derrière ses murs des entrepôts où s’accumule l’engrais du ressentiment.
Lentement, en toute acidité,  y germera la graine d’un prochain conflit, pire que le premier.
Dès que les conditions favorables seront réunies, les armes seront déterrées et les noms d’oiseaux s’envoleront avec les vents mauvais.

Perdre, vraiment perdre, c’est profondément gagner

Et si j’avais la possibilité, non pas de souffler un vent contraire pour annuler celui qui m’emporte si bruyamment, mais de me laisser être le jouet du vent jusqu’à ce qu’il s’apaise ou aille souffler plus loin.
Jusqu’à ce qu’il déchire mes derniers vêtements et qu’il soit venu à bout de tout le chaos qu’il pouvait créer en moi.
Et si, connaissant son action, je le regardais faire de loin.
Je ne fournirais pas la surface râpeuse sur laquelle l’autre prendra appui pour me détester davantage.

Tout à coup, alors que j’hurle qui je suis à la face du monde, une expression s’impose à moi. La voix intérieure qui la prononce est puissante. Assez pour me faire taire. Elle commande aux éléments.
Ces mots remontent depuis les profondeurs, et, se faisant entendre, apaisent les vents du conflit. La barque folle n’est plus lancée contre les rochers, puis vers le large.
Elle demeure seule au milieu des eaux, la voile lâche.

« Tendre l’autre joue », c’est refuser l’escalade. Au delà de la nécessité d’établir ma vérité, je laisserai le calme s’ériger en principe initial.

Qu’est-ce que cela signifie ‘d’établir la vérité’?
A-t-elle besoin de moi? Faut-il que je la brandisse en étendard, comme la nouvelle épouse expose son drap entaché du sang de la pureté?
Que l’épouse l’expose ou pas, le sang n’en a que faire.

La vérité est, que nous l’établissions ou pas.
Elle est toujours là, qu’elle se fasse entendre ou pas.
Comme une douce musique dans un concert de rock.

D’ailleurs, ce que nous cherchons tant à « rétablir » lors des situations conflictuelles n’est pas la vérité. C’est notre vérité: celle que nous percevons au travers d’un triple voile de fumée:

-L’incomplétude de la perception de la situation
-Le prisme illusoire de la perception de l’autre,
-La buée dégoulinante de la perception de moi-même.

Il s’agit en fait d’une même illusion:
-La bulle de savon de l’idée même qu’il y ait un « autre » s’attaquant à un « moi ».

« Tendre l’autre joue », c’est aimer la paix par dessus tout et faire confiance à la vérité.

C’est reconnaître que les couches de mensonges ne peuvent jamais entacher la vérité, qui demeure hors du temps.
Même au cœur de la pire des situations de déchirement entre les personnes, même sous la pire des croûtes purulentes de mauvaise foi, elle est calmement présente et n’a que faire de nos élucubrations égotiques.
La vérité ne se prouve pas. La vérité est vraie quoi que nous puissions penser.
Il faut vraiment être sourd pour penser s’en faire le porte-voix.

« Tendre l’autre joue », c’est percevoir que celui en moi qui est si prompt à s’agréger en combattant, ignore totalement ce qu’il y a de mieux pour lui et que son intérêt profond est de s’établir dans la paix, et non de maintenir les contours de quelque territoire au milieu de ses frontières figées.

Le pays modulable n’est pas un territoire et ne peut être conquis.

« Tendre l’autre joue », c’est avoir foi dans la préséance du royaume du calme. C’est connaître–renaître dans– la joie qui demeure.

L’intelligence de celui qui voit au delà de celui qui voit.
Mais qui est-il, celui-là?

Franck

(Version Audio Commentée ici)

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